vendredi 21 août 2009

Mélomanie technologique





Aujourd'hui Ahmed avait décidé de se reposer et de ne pas écrire, histoire de ne pas assécher sa source d'inspiration, ce qui est un rien paradoxale car tout écrivain qui se respecte vous dira qu'il vaut mieux que l'inspiration soit sèche, ça brûle moins la gorge.

Mais bon que voulez vous, Ahmed ne peut pas s'en empêcher et puis franchement l'alternative est si peu brillante qu'il préfère prendre le risque de subir l'angoisse de la page blanche, il doublera les rations d'inspirations...

De toute façon, depuis que les habitants de la ville lumière l'ont fuit pour laisser la place aux éphémères, et si facilement bernables, clients de la période estivale, Ahmed trouve la vie plutôt calme. Les acharnés de la trompe étant en train d'exercer leur dévorante passion sur les routes de Provence, les rues du 8e parigot sont d'un calme olympien, comme quoi il n'y a pas que des désavantages à bosser dans un quartier de nantis. Ahmed a tout de même un petit pincement au coeur quand il pense à ses amis bergers dont les bêtes se font des ulcères à chaque fois qu'un de ces énervés croient voir un camion de livraison mais il se dit pour se rassurer qu'il y a bien longtemps que les bergers ne se font plus de gras avec les panses de leurs brebis et que, puisqu'il parait que les plantes poussent mieux en musique, ils se rattraperont bien au moment de la moisson (en espérant que Marie-Jeanne n'ait pas trop l'oreille musicale). Et après on émet des doutes quand Ahmed dit qu'il fait dans le social, pourtant depuis qu'Ahmed fait garder les troupeaux de Marie-Jeanne par les bergers provençaux, non seulement ils ont beaucoup moins à se fatiguer mais en plus ils peuvent garder leurs compagnes à quatre pattes bien plus longtemps, en n'ayant juste à les peloter un peu de temps en temps pour les soulager et en ayant même plus à vivre dans la puanteur d'une fromagerie artisanale. Parfois, Ahmed se dit même qu'il aurait pu être berger : le grand air, la liberté, le clébard vif et intelligent, une parfaite existence d'épicurien quand on y réfléchit.

Seulement voilà, la vie dans les pâturages présente des inconvénients intolérables pour Ahmed Kelly. Pour commencer, la solitude. Ahmed n'est pas contre, loin de là, il vit d'ailleurs dans une relative solitude dans son palais d'ivoire (oui les tours c'est grave pas éco-friendly, Al G. et Yann A.-B. sont de bons clients, ne les fâchons pas) sauf qu'à tout moment, d'un claquement de doigt, il peut faire venir un garde qui s'empressera d'accéder à sa moindre demande (ou de la transmettre à quelqu'un qui sait lire, le cas échéant). Alors que perdu au milieu d'une colline pourrie avec douze chèvres rachitiques et un cabot abruti, quand votre briquet vous lâche, vous pourrez toujours courir pour vous en griller une petite. Et c'est là qu'on regrette de pas avoir pris danse de l'orage au camp scout...
Deuxième problème de taille, la technologie. Imaginons que vous ayez de la chance et que vos biques acceptent de paître pas trop loin d'une antenne relais, alors vous aurez peut être la possibilité d'afficher google en moins de 5 minutes sur votre téléphone 3G+ mais après avoir annihilé tout ce qu'il vous restait de patience pour regarder les infos, il y a de forte chance pour que cette petite merveille de technologie crie famine et vous fasse la gueule jusqu'à ce que vous lui ayez donné son électrique pitance. Et là rebelote : vous pouvez toujours vous brosser pour trouver du 220 en rase campagne. Vous me direz qu'avec ses moyens Ahmed pourraient palier à ce problème et installer un groupe électrogène ou une éolienne à proximité du pâturage. Sauf que de cette façon vous pourrissez complètement le concept de retour à la nature et de retraite verte et puis si vous croyez que ses putes de chèvres accepteront de rester tout un été à portée de câble d'alimentation d'une source électrique vous fourrez le doigt dans l'oeil jusqu'aux bronches : une chèvre ça a besoin de se dépenser et surtout ça bouffe ; en troupeau ça te désertifie un terrain de foot en une nuit. Du coup, à part le solaire, oualou ! et Ahmed n'a pas envie de se promener avec un chapeau ridicule recouvert de cellules photovoltaïques.

Et là vous vous dites que c'est quand même bien malheureux de se fermer tant de portes à cause d'une bête dépendance à la technologie et Ahmed vous rétorque que la plupart des gens se ferment aussi beaucoup de portes à cause d'une bête dépendance à la santé. Mais ce n'est que de la mauvaise foi parce que dans le fond Ahmed sait bien que vous avez raison, il ne peut pas se passer d'un ordinateur ; et pas, comme vous vous l'imaginez déjà, bande de satyres, pour se rincer l'œil devant des comptes rendus visuelles de réunions saphiques. Non, Ahmed le confesse ce n'est pas la fesse qui l'attire mais le clavier ; dérèglement générationnel oblige, il écrit mieux, plus rapidement et plus efficacement sur un clavier qu'avec une plume et sa passion pour l'écriture est en grande partie liée à l'instrument.

La danse rapide des doigts sur les touches, le rythme et la musique qui en découlent, la précision mécanique et irréelle des mouvements, la transe qui l'accompagne, tout cela fait partie intégrante de l'écriture pour Ahmed et le lui enlever serait lui gâcher son plaisir. Il choisit même ses claviers en fonction de leur sonorité et tel un mélomane rue de Rome, il parcourt les boutiques de la rue Montgallet en quête du clavier le mieux accordé. Lorsque son travail lui donne l'occasion de se rapprocher de la Silicon Valley, il se précipite, une mallette sous le bras, chez ce petit artisan qui fabrique encore des claviers selon la tradition dans l'ancien garage des Jobs. Là, sous une lumière vacillante, le vieil homme retire sa création de son écrin de velours et, méticuleusement, inspecte chaque touche, la nettoie, la réajuste d'un imperceptible mouvement de ses instruments d'orfèvre, puis il pianote doucement presque précautionneusement des mots que lui seul voit, caresse son oeuvre et la remet entre les mains d'Ahmed avec dans le regard la mélancolie de celui qui abandonne son enfant pour le confier à celui qui l'entraînera vers des mondes dont il n'ose rêver.

Cette douce mélodie, Ahmed sait qu'il ne pourra pas la retrouver en pleine nature et il laisse donc aux bergers la joie des grands espaces et le chant des brebis au clair de lune. Et puis franchement, abandonner des demeures somptueuses aux quatre coins de la planète pour aller se ruiner les lombaires sur un lit en paille, faut le vouloir. Certains diront que c'est désespérément matérialiste mais ceux là n'ont jamais goûté au luxe de la vie d'Ahmed Kelly. L'argent ne fait peut être pas le bonheur mais le bonheur est bien plus sympathique dans des draps en soie et des piscines de champagne, foi d'Ahmed Kelly !!

jeudi 20 août 2009

Voltaire est immortel




Aujourd'hui Ahmed est un peu stressé.

Non pas qu'il soit surchargé par le boulot, au contraire les affaires vont bien ; il n'a pas eu de nouvelles des gardes qui surveillent les petits revendeurs sur toutes les plages d'Europe donc tout doit aller pour le mieux ("pas de nouvelles, bonnes nouvelles" c'est de l'optimisation) et pendant la journée le mois d'août aidant Ahmed n'a pas besoin de se fouler.

Non Ahmed est stressé pour une autre raison : voyez vous Ahmed n'a pas vraiment l'habitude de se remettre en question, c'est un des travers de la vie de pacha, quand personne n'ose vous répondre par peur d'un quelconque châtiment, vous finissez par croire que tout ce que vous faites est parfait. Heureusement pour lui, Ahmed possède des amis proches qui ne s'embarrassent pas de ces considérations protectrices et qui n'hésiteront pas à lui rentrer dedans s'ils estiment qu'Ahmed le mérite. Seulement on ne travaille pas avec ses amis dans la branche d'Ahmed - si on veut les garder - et on ne leur soumet que trop rarement nos créations personnelles. Car voilà ce qui stresse un peu Ahmed, il crée depuis quelques temps, cela le libère , cela l'apaise et paradoxalement, car ses créations sont entièrement numérique et littéraire, il a la sensation de produire quelque chose de plus concret. Un type en toge plutôt inspiré a écrit un jour que les paroles étaient des papillons et les écrits des arbres (ou peut être n'a t il parlé que de leur persistance temporelle, je ne sais plus, les gens ne font pas assez de métaphore animalière...) mais ce gars là n'ayant jamais connu le futale, il n'a forcément jamais rien ajouté sur les blogs.

Vous me direz qu'Ahmed n'est pas stressé lorsqu'il écrit ici. Oui mais il y a une grande différence entre écrire un blog et écrire pour une commande ou écrire pour soi et ensuite donner sa production à un éventuel éditeur. Dans le premier cas, personne n'est là pour vous empêcher d'écrire et si l'idée me prenait d'écrire tout un article au passé antérieur il n'y aurait personne pour me le reprocher, puisque par définition l'internaute anonyme peut être le dernier des cons pour tout ce qu'Ahmed en sait. Par contre, lorsque la sanction (au sens générale du terme, rassurez vous personne ne fessera Ahmed) est immédiate et provient de quelqu'un qui a le pouvoir de décision sur la publication ou non de votre production alors l'enjeu apparaît et la réussite n'est pas automatique. D'où la remise en question : "Ô mon dieu qu'ai je fait ? Franck R. (sportif munichois - NdlR) écrit mieux que ça".

Vous qui connaissez Ahmed, vous allez vous étonner de lui voir aussi peu de confiance en soi. Oui mais justement c'est là que le problème d'autorité refait surface, Ahmed a une confiance totale en lui lorsqu'il s'agit de mener à bien une transaction, de corrompre un fonctionnaire pointilleux ou de présenter une de ses amies à un inconnu parce qu'il sait que les conséquences d'un échec ne seraient que de simples contretemps pour lui (pour les autres c'est un autre problème) et le collaborateur/client/partenaire qui lui manquerait de respect sait très bien qu'il risque de les présenter vite aux poissons ses respects. Alors que dans le cas qui nous occupe ce n'est pas possible, un éditeur avec un trou de la taille d'une balle de golf dans le front est aussi utile qu'un iphone 3G à Pyongyang (quoique ça a l'air de pouvoir servir d'arme quand il fait trop chaud...) et Ahmed n'a donc d'autres choix que de se dépasser, de donner ce qu'il a de mieux et de suer des mains en attendant le verdict ; et il sue d'autant plus des mains qu'il sait que ce n'est sûrement pas stressé qu'on produit des chefs d'œuvre (or Ahmed ne veut produire que des chefs d'oeuvre, narcissisme, orgueil et mégalomanie, un mélange au poil !!).

Par contre Ahmed n'a jamais tant écrit que ces trois derniers jours et ça c'est une bonne nouvelle parce qu'il a passé trois jours excellents et qu'il sent qu'il pourrait aisément faire ça tous les jours si on le payait pour. Si on le payait pour et si on lui donnait un meilleur bureau aussi, un meilleur siège notamment, parce que rester toute une journée courbé en face d'un ordinateur portable posé sur un tabouret c'est loin d'être recommandé par l'union française pour la santé bucco-dentaire, plus par l'association européenne de chiropractie mais Ahmed sent la cupidité fourrer son groin humide dans ce tas de fumier.

Mais rassurez vous ce genre de stress est bénéfique, il veut dire qu'il se passe des choses dans la vie d'Ahmed et que même seul il peut encore penser à autre chose qu'à Celle qui Éblouit et s'il se plaint un peu ici de ce stress ce n'est que par habitude et nécessité de relâcher un peu de cette pression car comme on dit chez lui : "les filles, couvrez vous, les homards sont encore gris".

vendredi 14 août 2009

Like a rolling boat





Il y a quelques jours, Ahmed Kelly a fait un voyage en bateau.

Ne vous interrogez pas sur ce qui me pousse à vous parler de ça, Ahmed Kelly a le pied marin. Son aïeul d'ailleurs, Ahmed Hassan Al-Zafir, était un marin réputé, corsaire à ses heures perdues et véritable gentilhomme de fortune à condition de ne pas être trop regardant sur les détails. Le fait qu'Ahmed Kelly prenne le bateau n'est donc pas en soi une révolution, ce sont les évènements dont le navire fut le théâtre qui valent le prix de l'encre.

Ahmed donc avait rendez vous avec quelques uns de ses amis proches sur un bâtiment un peu particulier. En amateur de belles coques et de traditions glorieuses, Ahmed s'attendait à être accueilli sur une majestueuse goélette ou une jonque exotique. Mais point de voiles, ni de gréement pour l'accueillir, le bateau est à moteur. La déception n'est tout de même pas totale car le navire n'est tout de même pas banal, il porte en effet en son sein, situé approximativement au milieu du pont supérieur, un phare. Pas le phare phallique qui affronte seul au bout d'une pointe rocheuse les caprices de la mer, symbole de la fierté masculine combattant isolée la fureur féminine (sic) et refuge de rêveurs ou de machistes éconduits, mais un phare tout de même. Le bateau était donc original et paraissait être tout à fait approprié à la soirée à laquelle il avait été convié.

Vous le connaissez, Ahmed n'est pas du genre à arriver les mains vides à une soirée ; c'est donc en toute amitié, et par soucis de ravir les autres convives de sa présence, qu'il prit Madeleine comme cavalière. Pour ne pas vous mentir, Ahmed, sans être un habitué, avait déjà visité les cabines de ce vaisseau et possédait quelques points de repère. Il s'attendait donc à ce que lui et la petite troupe qui l'accompagnait rentrassent sans problème ; ils rentrèrent mais l'atmosphère semblait moins légère qu'à l'accoutumer. Le gardien devant la passerelle fit ouvrir les sacs, observa méfiant. L'hôtesse vérifia deux fois les invitations et eut un regard appuyé vers les écriteaux qui expliquaient les quelques règles en vigueur dans la soirée : "Toute descente du bateau est définitive" (les naufragés sont prévenus) et "La police est susceptible de fouiller les passagers [...]". A ce moment Ahmed se raidit, Madeleine à son bras tenta, d'une légère caresse dans le cou et d'un délicat baiser sur la joue de calmer les humeurs sanguines de son partenaire. Tout en lui glissant des mots doux à l'oreille, elle posa lascivement sa main sur le poignet d'Ahmed qui disparaissait déjà sous sa veste. Passant derrière lui en lui caressant les reins, elle l'entraîna vers la soirée. Ahmed, séduit par ces promesses de volupté, réprima sa colère ; en posant fermement la main sur le comptoir, faisant claquer au passage une bague et un bracelet en argent massif, il attira cependant l'attention du physio et d'un regard appuyé à l'affichette il posa ses conditions : au moindre soupçon de présence policière, il quitterait immédiatement la soirée par tous les moyens possibles et laisserait aller son ire contre les propriétaires du bateau.

Quelques pas dans la salle qui accueillerait le gros des festivités plus tard, l'incident était oublié et c'est au bar que nous retrouvons la petite équipée. Madeleine déjà ondule et réchauffe l'atmosphère mais les compères s'attardent quand même pour prendre un verre, question d'apparence : même s'il est plus que courant d'arriver dans ce type de soirée avec un taux d'alcoolémie que la médecine moderne déconseille, il faut montrer à l'assistance, aux serveurs et à leurs employeurs que vous êtes encore tout à fait capable de boire un verre et a fortiori de le commander. Verre en main, déjà à moitié fini toujours pour les mêmes raisons, les amis se rapprochent de la scène, où se produit un couple de musicien visiblement peu préparé, visuellement un peu branché et virtuellement talentueux. Malgré la pauvreté du set, tant au niveau musical que scénique, Madeleine se prend au jeu, danse et fait danser.

Les deux musiciens ne font pas long feu et les convives profitent du changement d'artiste pour visiter un peu le reste du navire. Sur le pont, les autres invités discutent, boivent et fument. Ahmed et ses amis se mêlent à la foule, Madeleine la première aborde les inconnus et fait les présentation avant de poursuivre vers un autre groupe. Ahmed fait la connaissance d'un trio de jeunes filles bataves, d'un photographe amateur et attitré et de divers convives. Les trois étrangères apprécient l'occasion et le photographe ne la rate pas de prendre Ahmed comme modèle, d'abord à la sauvette, puis avec son assentiment et enfin sur commande lorsqu'Ahmed a vérifié son identité auprès d'un garde.

Madeleine a de nouveau envie de danser et Ahmed et ses amis la suivent. En bas, le musicien a changé, sa musique est plus travaillée mais moins accessible, il fait lever les bras et bouger les corps puis surprend les esprits avec une séquence arythmique proche de la cacophonie électronique. L'écoute n'en est pas aisée et les arrêts au bar sont fréquents et nécessaires. Madeleine, elle, s'échauffe de plus en plus, fait tourner les têtes, embrasse et caresse, elle communique son envie et transpire la joie, l'allégresse et l'amour.

Arrive enfin le clou de la soirée, celui pour qui Ahmed et ses compagnons se sont déplacés, un magicien de la musique électronique qui, armé d'une simple table de mixage et d'un ordinateur portable, transporte les auditeurs sur des territoires inexplorés et fantasmagoriques ; sans une pause, il élève l'âme et l'esprit, les faits voyager quelques temps et les ramène calmement sur terre une fois la ballade terminée. Sans heurts ni fracas, inexorablement, il hypnotise, sublime puis repart, humble. Madeleine bien entendu est aux anges, elle entre en transe et nous entraîne tous avec elle.

Le set, toujours trop court, se termine et la petite troupe retourne sur le pont se remettre de ses émotions et se désaltérer. Les discussions se font plus vives et plus passionnées, les nerfs sont encore excités de ce qu'ils viennent de vivre ; Madeleine grince des dents, elle souhaite retourner danser. Un petite aller-retour vers l'antre musicale permet à Ahmed de se rendre compte de la pauvreté artistique de celui qui finit, incapable de relever le défi d'un tel enchaînement. Ahmed remonte donc tenter de calmer Madeleine et discuter avec les convives qui refusent encore de s'avouer vaincus. Les discussions se font moins intéressante mais le dj qui les a tant fait rêver apparaît, toujours aussi humblement, accompagné de sa maîtresse et de quelques uns de ses amis, Ahmed tient à féliciter en personne le musicien et ils discutent ensemble quelques instants, partageant leur point de vue d'une soirée qu'ils partagèrent sans le savoir, savourant leurs goûts musicaux communs.

Madeleine repartit un peu frustrée de ne pas avoir pu danser plus longtemps et le fit bien comprendre à Ahmed et un de ses amis avec qui elle rentra mais dans l'ensemble elle fut satisfaite. Ahmed aussi, il y avait bien trop longtemps qu'il n'avait pas fait honneur à la mer en la parcourant en bateau et ce court voyage lui en redonna le désir, il prit, en rentrant, la résolution de récupérer, par les armes si il le fallait, le brick que la douane britannique avait arraisonné l'an passé à Gibraltar et de faire au plus tôt le tour des îles de la méditerranée, si propice à la débauche.

Quand le soleil fit poindre ses premiers rayons le matin, Ahmed se glissait doucement sous les draps. Six heures plus tard, Madeleine sonnait frénétiquement à la porte et vint rappeler à Ahmed qu'elle n'est pas de ses amies dont on ne s'occupe pas le lendemain ...

Ahmed est content d'avoir repris contact avec sa vieille amie, malgré ses agaçants petits défauts, mais surtout il s'est rendu compte qu'au plus vite, il doit reprendre le large avant que le corail ne l'ancre définitivement à quai. Pierre qui roule n'amasse pas mousse, dit le proverbe mais cette pierre n'a visiblement jamais entendu parler des travelers check et Ahmed sait bien que la mousse ne s'amasse que sur ce qui est abandonné ou immobilisé. Or vous le savez, jamais il ne sera possible d'arrêter Ahmed Kelly.

Pierre qui roule n'amasse pas mousse, pierre qui roule déplace sa pouce.

mardi 11 août 2009

Icarus was a genius




Aujourd'hui Ahmed Kelly a la pêche.

Et ouais, ça lui arrive parfois n'en déplaise à certain.

Ahmed Kelly a la pêche car il a cédé à la pression sociale, à la fatigue et aux regards aguicheurs de la femme qui éblouit et il a fait son pèlerinage annuel à la grande bleue. Vous le savez Ahmed Kelly n'est pas du genre à se faire dicter son comportement par la mode et la masse - est mouton qui veut mais malheur à celui qui tentera de tondre Ahmed - pourtant il a suivi pour un long week end l'aoûtien pâlot, fait la nique au juillettiste bronzé-grisâtre et maudit le saisonnier, le rentier et l'autochtone cuivré.

Mais point d'aigreur, ni de sarcasme aujourd'hui car Ahmed a eu la joie de regoutter à un des meilleurs excitants que la création ait procuré à l'homme atteint. Atteint de quoi vous demanderez vous ? Et bien, pas de la rage pour commencer ; non atteint d'une maladie beaucoup plus pernicieuse : l'inadaptation.
La plupart de nos semblables s'adaptent assez facilement à l'existence calme et triste qui est la leur au point de la défendre bec et ongle contre les sybarites qui font l'apologie de leur mode de vie. Ils s'y adaptent même si bien qu'ils l'ont intégré dans les doctrines, les croyances, les devises et les maximes qu'ils inculquent à leurs progénitures et que les oligarques utilisent contre eux pour brimer leurs libertés et pire encore leur volonté d'être libre. Ahmed n'est pas de ce type, il entend l'appel du roi-lézard, il n'a pas oublié sa part de Rimbaud et surtout il fait de la contrebande, métier qui possède l'un des meilleurs rapports horaires-de-travail/bénéfices de la création. Ahmed, comme beaucoup de ses plus proches amis et comme tous ceux qu'il croise et reconnaît au cour de ses pérégrinations, n'est pas sensible à cette propagande. Jeune, il contredisait ses précepteurs et riait de leur embarras à travers les voilures de Marie-Jeanne ; plus vieux au bras de Caroline après près de 50 heures de vieille, il narguait l'automate qui cherche entre ses jambes la raison pour laquelle il est sorti de son lit ; aujourd'hui, il voyage 12 heures sans bouger et défie les frontières de l'espace et du temps dans le giron de Lucy. De tout temps, il a siroté son verre l'air goguenard devant celui qui boit pour oublier et s'est délecté de ses goûts singuliers en matière d'art quand il entend la n-ième conversation, répétée par les mêmes personnages interchangeables à propos des mêmes gens qui peuplent les romans et autres films prédigérés vers qui la masse se précipite comme l'essaim vers la lumière. Ahmed n'est pas le seul dans ce cas et d'aucuns diront qu'il fait parti d'un autre essaim mais ceux là tirent sur l'ambulance et tant qu'ils ne se seront pas retirés dans la forêt en autosuffisance leur attitude sera toujours ridiculisée par la poutre qui leur déforme la cavité oculaire. Ahmed, même s'il contemple avec morgue et suffisance la plèbe, sait bien que la société, ses courants, ses remous, ses écueils et ses récifs lui sont indispensables pour continuer à barrer la vie qu'il mène. Au royaume des aveugles le borgne est roi mais Gatsby n'aurait pas été magnifique à la cour de Crésus.

Bref, Ahmed, et la plupart des gens de son genre, gènent toutes les générations qui jouent le jeu, ils sont inadaptés pour la partie qu'on leur offre. Pour eux, ensuite, peu de solutions : briller, plier ou fuir. Ahmed a choisit de briller, et il espère que de passer trop près du soleil il ne fondra pas trop vite. D'autres choisissent de plier, de se forcer et de rentrer dans le rang ; généralement ils souffrent toute leur vie, en silence le plus souvent, en souffrance parfois et malheureusement en violence pour ceux dont le feu ne peut être contenu indéfiniment. Enfin les derniers décident de descendre et de vivre en marge, de marcher sur la berge. Ahmed profite de tous ces gens, car Ahmed n'est pas un saint, car Ahmed sait que ces gens ne s'en sortent pas seuls, car ses amies sont bonnes et libératrices pour ses semblables. Et donc, elles sont partout, elles les soutiennent tous, les meilleurs amies d'Ahmed, celles avec qui il s'est brouillées, celles qu'il n'a jamais voulu aborder, celles qui l'accompagnent toute la journée et celles qu'il ne retrouve que trop rarement. Mais de trop passer de temps enfermé, dans les grottes de Babylone ou celles de Sybaris, il avait oublié la meilleure de toute, celle qui ne fait pas de distinction et réchauffe les cœurs de tous sans distinctions : la soleil.

Ahmed s'en veut presque de l'avoir ainsi négligée, il aimerait se racheter et sacrifier en son honneur. Mais il sait que cela n'est pas nécessaire car elle n'a jamais douté, elle a toujours été là pour tous et toujours elles nous a montré le chemin, elle nous a donné l'exemple. De tout temps elle a brillé pour nous attirer, pour que nous la contemplions et celle qui éblouit presque autant l'a bien compris : "Lève la tête, disait elle encore à Ahmed alors que celui-ci était tenté de se laisser aller au désespoir, le bonheur ne se trouve pas par terre."

Finalement, les insectes ont tout compris : ce qui éblouit est beau et, au risque de se brûler, ce qui éblouit est attirant, ce qui éblouit emplit notre cœur de chaleur et de bonheur et nous tous, nous avons toujours, au fond de nous, rêvé de vivre en son sein.

jeudi 30 juillet 2009

Vade Retro Satanas

Aujourd'hui Ahmed Kelly va être un peu geek parce que c'est un homme de son temps et que celui ci est à la technologie.

Entre parenthèse, d'ailleurs, on utilise un peu à outrance l'appellation geek de nos jours, je trouve. Il y a peu j'ai eu le plaisir de lire que ce cher François F. se disait geek ; avide de savoir quand se déroule les soirées LAN à Matignon, je me ruai sur l'article pour découvrir que François F. se dit geek parce qu'il connaît le dernier né des reflex numériques de chez Sony, qu'il a le wifi et au moins deux ordinateurs portables à la maison, dont un serait, selon certains commentateurs irrévérencieux, un macintosh. Mais ce cher monsieur a t il même déjà ouvert un manga ? A t il déjà posé ses mains sur une manette (nous ne dirons rien sur les mallettes nous ne sommes pas ici pour lancer des rumeurs infondées) ? Peut il citer de mémoire le nom d'un seul x-men ? A t il un quelconque pseudo et un quelconque avatar sur un quelconque site internet ? Je ne m'avancerai pas à répondre à ces questions parce qu'Ahmed ne connaît pas François F. en dehors du milieu professionnel mais le simple fait qu'il fasse partie des gens qui place un 'l' apostrophe devant internet me laisse penser qu'il ne doit pas être en mesure de répondre par l'affirmative à beaucoup de mes interrogations. Je poursuis la parenthèse pour calmer tout de suite l'indignation que je sens poindre chez ceux qui lisent entre les lignes : je ne réduis absolument pas les geeks, les vrais, aux grands enfants qui passent leurs soirées à jouer aux jeux vidéos dans une chambre recouverte de posters représentant des jeunes filles nubiles issues de l'imagination d'un obscur dessinateur japonais avec leurs amis virtuels jouant aux mêmes jeux dans une autre chambre recouverte du même genre de posters. Restons fidèle à la définition, le geek est quelqu'un qui se passionne plus que de raison pour un sujet que la majorité considère comme futile voir infantile, et, par extension, on met dans le lot les adolescents et adultes attardés qui tournent les pages de leurs bande dessinées à l'aide de leurs pouces à la musculature surdéveloppée. Ahmed a par exemple, parmi ses connaissances, une jeune fille aux multiples talents et à l'extraordinaire efficacité lorsqu'il s'agit d'abattre un concurrent gênant dans les embouteillages, qui est une geek totale et assumée pour tout ce qui a trait à la moto. Il est vrai que, de par son mode opératoire, elle a plutôt intérêt à se tenir aux courants des dernières nouveautés dans le monde magique du deux-roues mais vous avouerez que discuter sur un forum de couleurs de jantes avec Ghostrider78 dépasse largement le cadre de la veille technologique pour pratiquer l'assassinat motorisé. Ahmed considère donc cette jeune fille brillante comme une geek et cela n'entame en rien l'affection qu'il lui porte.
Bref, refermons cette parenthèse sur nos amis les geeks et parlons informatique.

Depuis qu'il travaille dans un bureau dans un immeuble haussmannien, Ahmed est obligé d'utiliser l'ordinateur fournit par l'entreprise et entretenu par ce cher Face de C. qui vous a été présenté en termes élogieux il y a peu. Maintenant que vous le connaissez vous vous doutez que cette sombre merde (excusez mon langage) constitue un responsable informatique à peu près aussi efficace qu'un junkie gardien de but. Ahmed doit donc se coltiner à longueurs de journées un ordinateur poussif qui tourne malheureusement sous windaube xp avec tous les logiciels propriétaires qui étaient imposés par les fabricants avant que la court européenne ne s'en mêle, et notamment Internet Explorer huitième du nom. Passons sur le fait que ce cher Face de C. ne veut pas installer un autre navigateur parce que "ça serait trop compliqué et puis vous vous rendez compte du temps que cela me prendrait ?!" ou sur le fait qu'il préfère voir ses machines freezer toutes les demi-heures lorsque la température extérieure dépasse les 25°C plutôt que d'apporter un peu de compagnie au seul ventilateur par machine qui tourne en sous régime ("il y a des gens qui se sont plaints que les ordinateurs faisaient trop de bruit quand les ventilos tournent trop alors je laisse comme ça", dans des bureaux où les photocopieuses tournent en continue et au milieu du couloir pour que tout le monde en profite mieux et où même fenêtres fermées, on a droit à un concerto en klaxon mineur toutes les demi-heures, il y a de quoi trouver l'argument fallacieux...), pour se concentrer sur le coeur du problème : Microsoft.

Alors que les vilains, en ces temps de crise économique, semblent passer des communistes et des intégristes religieux aux grands patrons et aux grands industriels, la firme de ce vieux Bill G. continue tranquillement à abuser de sa puissance et de sa position. Economiquement et stratégiquement parlant on ne peut pas renier le passé de la boite qui a réussi jusque dans les années 90 ce dont tout bon entrepreneur rêve toutes les nuits : obtenir un quasi monopole sans avoir à commanditer d'assassinats. Or force est de constater que, depuis, le prestige et la réussite de l'entreprise sont en chute libre. Et ce pourquoi ? Et bien simplement parce que, si Bill G. pouvait être considéré comme un génie de l'informatique et un précurseur lorsqu'il fumait des joints avec Steve J., il n'a absolument pas su s'entourer de gens aussi brillant que lui. En effet, depuis que Billou s'achète un golf lorsqu'il a envie de faire une petite partie, les gens qui dirigent la société qu'il a fondé semblent vivre dans un doux rêve où le monde extérieur n'existe plus. Lorsque tous les professionnels de la profession et tout ce que le monde porte de geek conspuent leur dernier navigateur internet et argumentent à coup de tests correspondant à des standards du web universellement reconnus et utilisés, ils affirment sans ciller que leur programme est le plus rapide et le plus sûr, tout en sortant une mise à jour d'urgence pour corriger une faille de sécurité (le simple fait qu'ils aient instauré un UpdateTuesday me semble incroyable). Alors qu'ils perdent de plus en plus de part de marché dans ce domaine, la dernière mouture de leur logiciel n'est encore pas capable d'afficher correctement la plupart des sites internets, rognant un bout de paragraphe par là, n'affichant pas une image sur deux par ici, n'adaptant qu'une police sur deux à la résolution de l'écran un peu partout, sans parler du fait qu'il est lent, capricieux et à peu près aussi sûr qu'une passoire en guise de casque. Mais leurs concepteurs continuent à en faire la promotion comme s'ils venaient de révolutionner le marché du couteau de table ; pour Ahmed c'est aussi incongru que si un type de la poste venait lui annoncer que son courrier arriverait vachement plus vite maintenant que les chevaux ont été remplacé par des solex.
Malheureusement par ignorance une grande majorité de consommateurs continuent à utiliser cette bouse informatique et à ne pas se demander si ils pourraient faire quelque chose pour ne pas avoir à deviner la fin des phrases de leur blogueur préféré. Mais ce qui est le plus grave là dedans c'est que personne chez Microsoft ne semble se rendre compte de ce qui se passe pendant que des centaines de traders se pendent à chaque annonce des bénéfices en baisse de la boite. Pourtant quand on a les moyens que possèdent les successeurs de Bill G. il ne doit quand même pas être compliqué de débaucher des programmeurs dignes de ce nom capables de rendre l'informatique agréable à cette masse incroyable d'internautes spoliés. Surtout qu'économiquement parlant, puisque c'est à priori tout ce qui motive ces gens là, le pognon, quel peut bien être l'intérêt de continuer à vendre à ses clients des programmes pourris ? C'est un peu comme si Ahmed s'entêtait à inviter Sherazade, la cousine vérolée et gangrenée de Marie-Jeanne, à toutes ses soirées en la couvrant de fond de teint et en refusant de voir cette dernière qui fait des grands signes derrières le videur.

Ahmed s'imagine lorsqu'il contemple la ville depuis son penthouse que les dirigeants de cette boite sont foncièrement mauvais et qu'une part caché de leurs programmes leur transmet les images et les réactions de chaque utilisateur de part le monde qui s'arrache les cheveux ou qui contemple bovinement un rapport d'erreur. Ahmed pense même qu'ils organisent des orgies où ils violent des mères de famille dans des mares de pétrole brut en écoutant à fond les cris d'angoisse de leurs consommateurs désespérés pendant que des écrans géants diffusent les images d'enfants en pleurs.

Bref, tout ça pour dire qu'Ahmed pense que si ses messieurs les juges du TPI s'emmerdent ils pourraient se pencher sur le cas de ces industriels qui à l'instar des dirigeants de Microsoft s'engraissent en profitant des failles du système, de situations de monopole ou simplement de leur pouvoir financier en bafouant allégrement et en vrac les droits de l'homme, le droit international et toutes les recommandations que de plus en plus de scientifique font pour éviter de transformer notre planète en poubelle aride et désolée. Ces messieurs qui vivent dans leurs tours d'argent en fermant les yeux sur tout le mal qu'ils font sont les champions du crime contre l'humanité et Ahmed veut bien investir dix fois ce qu'il paie à interpol pour ne pas se faire embêter pour que ces bâtards puants paient un peu pour leurs crimes.

Ahmed prédit même qu'à la prochaine révolution ce ne sont pas les têtes des politiciens qui feront le tour des villes au bout d'une pique mais celle de ces mécréants. Et il y a fort à parier que les membres d'Action Directe étaient bien plus visionnaires qu'ils ne l'imaginaient.

mardi 28 juillet 2009

Kitchen counter-party

Ce week end, Ahmed a passé une soirée des plus sympathiques.

Pourtant de prime abord elle ne semblait pas gagnée. La veille en effet il avait pu se régaler d'un rôti préparé amoureusement et légèrement apéritivement par l'hôtesse d'un dîner commémoration et dépense d'une saison, et de sa recette, de théâtre dûment remplie. Le rôti était savoureux et le vin agréable au palais, malheureusement l'inertie des grands groupes, qui est quadruplée quand les convives sont de bonnes compagnies et ont l'habitude de se voir dans les tenues les plus improbables, joua avec notre appétit jusqu'aux dernières lueurs du soleil et nous emmena jusqu'à tard dans la nuit. Le lendemain, pour Ahmed comme pour la plupart de ses amis ayant un travail à horaires plus ou moins fixes, fut donc de ceux que l'on appelle difficile.

Les horaires d'Ahmed en ont donc pâti car il est partisan de les réduire pour les rendre plus efficaces plutôt que de les respecter pour en baver syndicalement ; mais vous qui connaissez Ahmed vous savez qu'une des branches dans lesquelles il travaille possède un emploi du temps assez souple et surtout nocturne et que pour l'autre il possède la conscience professionnelle d'un bourrin, au sens animalier du terme. En milieu d'après-midi, Ahmed ayant clos le dossier qu'il traînait comme un boulet depuis plus d'une semaine, la cloche de la liberté sonna trois fois et Ahmed s'en alla gaiement dans les rues de la capitale. Par acquis de conscience et dans l'espoir, un peu vain il le sait maintenant, de trouver une perle rare, Ahmed tenta d'aller faire les soldes au milieu des touristes qui pullulent en cette saison dans le quartier des grands boulevards comme les pustules sur les fronts des récents bacheliers. Vous vous en doutez, la tentative fut vaine. Même celle de partager une sèche avec son ami C., tueur à gage sévissant dans la région, fut un échec retentissant. Bref, au moment de prendre l'apéro, les jambes d'Ahmed sont sciées, son moral au plus bas et son envie de meurtre inversement proportionnelle.

Heureusement, l'apéro-jean est un concept qui devrait faire école, en tout cas c'est une façon de faire ses courses qu'Ahmed apprécie tout particulièrement. Expliquons un peu ce qu'il en est pour le lecteur sous-informé : derrière une marque branchée, écolo, équitable ou éthique se trouvent toujours des gens qui rarement dans leur vie se sont servis d'une machine à coudre mais qui sont versés dans l'art obscur de l'économie de marché ; or ces gens ont des amis et aimeraient bien parfois allier l'utile à l'agréable tout en se rapprochant un peu du métier du petit personnel ; ils organisent alors des ventes privées durant lesquelles amis et amis d'amis partagent une boisson alcoolisée avant d'acheter ce qu'on veut bien leur vendre à des prix préférentiels bien entendu. Dans le cas qui nous occupe l'entrepreneur vend des jeans et lui, Ahmed et quelques amis à l'un ou à l'autre burent des mojitos, frais et bien dosés. Il n'en faut pas plus pour relancer un Ahmed vanné et lancer tout simplement une soirée prometteuse.

Alors que le soleil a depuis longtemps abandonné l'espoir de les accompagner dans ce qui sera, et ce qui était prévu pour être, l'évènement principal de la soirée, Ahmed et deux partenaires théâtrales lèvent le camp, quittent la source de mojito et s'élancent sur les grands boulevards, toujours eux, en direction de l'appartement qui les avait déjà accueilli la veille pour ce fameux rôti. Après deux arrêts pit-stop, les batteries sont convenablement nourrie (grâce à un vertical mélange de pain, de patate et de poulet à la friture) et les munitions abondantes. Les trois compères arrivent donc triomphalement, quoique pas forcément habillé pour l'occasion, à destination. Il faut savoir à ce moment du récit que la soirée possédait un thème qui nécessitait une certaine maîtrise de l'art délicat du déguisement, maîtrise qu'Ahmed n'a pas surtout quand il découvre le thème la veille au soir. Ahmed et ses amis, un poil plus imaginatif que celui-ci, débarquent donc dans une soirée où poséidon trinque avec le marin Jean-Paul G. et où Bob l'éponge taille le bout de gras avec un pirate qui n'a pas vu les caraïbes depuis longtemps (celui qui découvre le thème de la soirée à partir de ces maigres indices gagne mon admiration éternelle. Et une cuite.). Mais Ahmed n'est pas du genre à abandonner par manque de déguisement, il enlève donc le jean qu'il a autour du cou, fait rapidement tomber la veste et part à la recherche de la nouvelle source de boissons alcoolisées.

Et c'est ainsi qu'il se retrouve, comme souvent, dans la cuisine. Vous me direz que même si la plupart du temps les cuisines n'ont qu'une seule entrée, elles ne sont pas forcément des endroits sans issues dont il est impossible de s'échapper. Mais il se trouve qu'Ahmed, dans ce genre de soirée, apprécie fortement la cuisine. D'abord parce que c'est souvent l'endroit où sont entreposés l'alcool, surtout celui qui est destiné à être bu frais, et la bouffe. Ensuite parce que tous les convives de la soirée, à part ceux qui se débrouillent pour ne jamais aller chercher leurs verres eux-mêmes, doivent à un moment ou à un autre y passer, ou courir le risque de se déshydrater ; Ahmed en restant dans la cuisine est donc à peu près sûr de croiser, au moins quelques instants, presque toutes les personnes présentes, mais en plus il est susceptible de les croiser à un moment où elles seront plus enclines à partager et à rencontrer car en recherche de quelque chose, en pleine lumière et en retrait par rapport à la source de musique (non qu'Ahmed soit contre la présence de musique en soirée, vous connaissez sa mélomanie, même à un niveau sonore défendu par l'OMS mais il trouve assez désagréable le fait de devoir se pencher à l'oreille de son interlocuteur pour lui demander le beurre, surtout en ses périodes de pandémie latente.). Bref, Ahmed passe souvent beaucoup de temps dans ce qu'il appelle la "contre-soirée cuisine", non pas par envie de créer effectivement une contre-soirée autour de sa présence (ce qui pourrait entraîner des échecs assourdissants pour tout ego normalement proportionné) mais par commodité. Et encore une fois, grand bien lui en a pris car il a pu, pendant les 4 heures minimum qu'il a passé à recenser et à goutter les différentes boissons apportées par les invités et à les offrir gaiement aux assoiffés tel un satrape newyorkais en pleine prohibition, faire la connaissance de gens sa foi fort sympathiques, intéressants, drôles, cultivés ou passionnés et plus souvent qu'à l'ordinaire tout cela réunit. A l'heure où le soleil ne pensait pas retrouver ses enfants encore vaillants, Ahmed sortit de sa retraite pour profiter de la présence des plus résistants, les meilleurs, en écoutant les derniers morceaux, plus rock'n'roll, de la soirée qui n'auraient sûrement pas fait l'unanimité quelques heures auparavant. Deux heures après que Paris se fut éveillé, les mêmes meilleurs descendirent au café partager un petit déjeuner sommaire et fraternel pour clore doucement cette parenthèse hors du temps d'amitié spontanée qui, je l'espère, se rouvrira de plus en plus souvent dans l'avenir.

Bref, Ahmed est rentré heureux et vanné avec beaucoup plus de souvenirs dans la tête que l'heure ne l'aurait laissé présager (même si dans la soirée, sa mémoire des patronymes lui a joué des tours pendables).

Tout ça pour dire quoi ? Que les cuisines sont des endroits de rencontre formidables ? Oui, mais encore ? Que tout n'est pas perdu et qu'il est encore possible de passer de bonnes soirées ? Heureusement nous n'en avons jamais trop douté, et donc ? Qu'une soirée suffit à remonter le moral d'Ahmed piétiné depuis des mois par le grand capital et le travail de bureau ? Cela nous soulage mais ne nous suffit pas, alors ? Qu'Ahmed n'a rien perdu de sa légendaire capacité à ce lier à des inconnus ? Peut être était ce le but effectivement, il ne lui reste plus qu'à cultiver et arroser ce terreau pour y voir germer la pousse d'une véritable amitié. Ou peut être tout simplement, Ahmed avait il envie de partager une expérience agréable, histoire de la revivre en souvenir, de tenter d'en transmettre les souvenirs émus à travers ses mots, à vous de voir.

Vous remarquerez pour finir que pour une fois Ahmed est positif, ne se plaint pas et n'est pas en colère, vous remarquerez aussi qu'il s'étale pas mal et de tout cela vous tirerez naturellement la morale suivante : "la vengeance de la luciole brille comme l'éclair mais le papillon plane en chantant."

jeudi 23 juillet 2009

Parfois, il le faut

Depuis quelques jours Ahmed est obligé de se coltiner un collègue gratiné que nous appellerons Face de Cul pour préserver son anonymat (le choix de ce pseudonyme n'a pas seulement rapport avec la pilosité faciale quasi inexistante de l'individu, il est aussi du au fait qu'il est particulièrement humiliant.).

Vous vous en doutez, si Ahmed vous en parle aujourd'hui ce n'est pas parce que ce type brille par sa discrétion, son intelligence ou son bon goût. Non qu'Ahmed soit incapable de faire l'éloge de ceux qui l'entourent mais, le cas échéant, il s'arrange pour leur trouver un surnom plus approprié.

Face de C., outre son physique repoussant, possède une aura qui d'emblée le rend antipathique. Intrigué et ayant beaucoup séché les cours de métaphysique, Ahmed tenta d'en savoir plus sur le concept d'aura mais au milieu de diverses divagations plus ou moins absconses, il ne trouva rien qui pouvait s'appliquer à son collègue. Et puis lors de leur deuxième rencontre Ahmed comprit, cette aura qu'il avait cru ressentir n'était finalement que la combinaison de son odorat, de son ouïe et de sa vue meurtris par l'apparition du phénomène. L'homme dégage en effet une odeur vague de transpiration, de renfermé et de moisissure, souffle comme un porc asthmatique entre chaque demi-phrase et s'essuie continuellement et péniblement le front pour tenter d'en retirer la couche de sueur luisante qui le recouvrirait même si nous travaillions dans un igloo, ce qui associé à une barbe roussâtre inégale et à l'exema que cette dernière provoque aurait consumer le nerf optique du plus endurci d'entre vous. Ahmed pourtant ne s'arrête généralement pas à ce genre de considération car nous sommes tous tel qu'Allah le miséricordieux nous a fait et tel que la Fortune nous a transformés. Mais la miséricorde divine est loin d'être la même pour tous et, quelle qu'elle ait été à la naissance, la Fortune peut parfois se comporter comme une sacrée putain. Ceci dit, il ne faut pas faire de fatalisme et lorsque, comme Face de C., on fait naturellement peur aux hyènes, on essaie de s'arranger un peu ; la société moderne regorgeant assez d'artifices et de rôles à jouer pour que cela ne soit pas trop compliqué. Mais tout cela était sans compter sur l'esprit obtus de ce cher Face de C., car non content d'inspirer le mépris par sa simple présence, cet homme aurait été capable d'insuffler des pulsions meurtrières au Mahatma en lui demandant la direction de la gare.

Chez Face de C. comme, malheureusement chez beaucoup d'être humain l'intelligence et le bon goût ont été définitivement enterrés. Ainsi ces gens ne sont ils pas capables de se rendre compte que la bête immonde que leur montrent toutes les surfaces réfléchissantes est l'image qu'ils donnent au monde. A croire que ces gens sont moins évolués que les dauphins et n'ont pas une conscience du moi, un ego, assez développé pour se reconnaître quand ils se voient dans un miroir ou sur une photographie. Bref pour en revenir au spécimen qui nous intéresse, vous l'aurez compris, Face de C. est incapable d'utiliser ce que la société moderne et son confortable salaire de cadre célibataire mettent à sa disposition pour améliorer son apparence extérieure. Un cancrelat, sur l'échelle de Karl L., possède plus de style.

Mais vous allez finir par croire que je suis bassement superficiel et qu'Ahmed ne juge les gens que sur leur apparence alors que non, Ahmed a quelques amis, rare je vous l'accorde, fondamentalement laid qui se rattrapent heureusement par l'étincelance de leurs esprits épris d'esthétisme, de culture et de raisonnement. Il hait aussi beaucoup de gens à la beauté éblouissante, rassurez vous. Dans le cas qui nous occupe, il se trouve que outre sa répulsion naturelle, cet homme, que j'aime appeler Face de C. dans l'intimité, n'est pas capable de se rattraper en ouvrant la bouche. Il cumule en effet lâcheté, feignantise, narcissisme (aussi étrange que cela puisse paraître), étroitesse d'esprit, manque total de sens de l'humour, mesquinerie, inculture, niaiserie et stupidité flagrante.

Bref, il ne brille pas, par contre il étale...

Ahmed est à cran en ce moment, je frise la crise de nerf deux à trois fois par semaine et cela affecte mes relations avec mes proches, la femme qui éblouit, mes clients et les gens. Cela me pèse au point que, parfois, en caressant la crosse de son revolver Ahmed se demande si cela vaut vraiment la peine.

De se retenir, rassurez vous, de se retenir. Jamais je n'oserai attenter à la vie d'Ahmed, elle est sacrée et ma mort quand elle aura lieu devra être beaucoup plus spectaculaire et programmée qu'un pauvre coup de feu dans le fond de la bouche. Et si elle doit faire chier des gens, en aucun cela ne se limitera qu'à la femme de ménage qui devra shampouiner la moquette. Par contre, je dois vous avouer que devoir retenir sa haine à longueur de journée, devoir réprimer ses envies de refaire la déco à la batte et de faire un feu de joie avec la montagne de dossiers qui pourrissent à tous les étages, ça, c'est dur. Et c'est pourquoi, même si cela n'est pas non plus l'exercice préféré d'Ahmed, en dehors du fait que cela ne permet pas de libérer toute sa puissance créatrice, ni de laisser gambader son esprit dans les vertes prairies de son imagination débordante, car finalement Ahmed n'est pas si méchant qu'il l'apparait parfois, balancer son fiel sur ce Face de C. est si libérateur et apaisant. Quoique...